Ce virus dont on ne guérit jamais

De le 08/05/2022 - 1652017260 Humeur Rugby

Ce virus, on le chope généralement minot. Parce qu’on nous amène au bord d’un terrain, ou parce qu’on va encourager papa, ou maman, ou les grands frères et grandes sœurs.

Ce virus, ça s’appelle le rugby. T’es un gamin, tu tiens à peine debout et tu admires déjà les « grands ». Ceux qui font trembler le village chaque dimanche. Et tu rêves d’y être un jour, sur ce fameux terrain, celui que tu as toujours connu, même si tu ne sais pas qu’il y a plusieurs niveaux, que tu ne sais pas que tu ne pourras peut-être jamais y jouer. Mais tu en rêves, et chaque dimanche laisse place à de superbes souvenirs. Des victoires, des défaites, les copains, les troisièmes mi-temps et les réceptions d’après match où chaque joueur connaît la famille des autres, et où on prend soin les uns des autres. Toi t’es un minot, t’es haut comme trois pommes, et t’as des grands partout qui entre deux bières te font un sandwich, te filent un bout de pâté qui est là pour les joueurs, et t’es bien. Tu te sens bien. À ta place.

Et puis un jour t’as cinq ans. Tes parents t’amènent acheter ta première paire de crampons et ton premier protège-dents ! Ça y est, tu vas pouvoir faire comme les grands. Et c’est là que l’aventure commence. Tu apprends le collectif, les valeurs, à te donner, à partager, à te dépasser. Tu apprends aussi le respect de l’adversaire, même après une partie de gifles. Bref, c’est le rugby, le vrai, que t’apprends.

Chaque samedi tu chausses ces putains de crampons, et tu y vas avec les copains. Les copains que tu garderas des années, parfois même toute ta vie. Tu te lâches, tu donnes tout, tu t’épuises, avec papa et maman qui sont là pour t’encourager.

Les copains, c’est un peu ta seconde famille. Il y a toujours le cousin qui a des idées bizarres et le tonton relou, mais globalement, c’est une famille et c’est acquis. Si tu joues devant, tu sais que le mec avec qui tu es bras-dessus bras-dessous dans la mêlée, tu peux l’appeler le lundi matin à 6h pour te filer un coup de main, même si la troisième mi-temps de la veille vient de prendre fin. Ce mec-là, c’est celui qui sera là quand tu seras au plus bas, et c’est celui qui t’appellera quand lui sera au plus bas. Avec ce mec, parfois, ce sera à la vie à la mort. Un truc sincère qui, même si tu te vois pas tous les 15j pour l’apéro, est et restera là. Un truc qui s’explique pas, c’est comme ça. T’as souffert avec ce mec, t’as chanté avec lui, t’as pleuré. De joie ou de tristesse après une de tes nombreuses finales gagnées ou perdues. Mais finales que tu auras eu la chance de jouer. Tout le monde ne l'a pas. Et le jour où tu pleureras pour une autre raison, il sera là aussi pour pleurer avec toi. Comme il sera là pour chanter et pour boire un coup.

Ça, c’est le rugby qui te l’apporte. Au fil du temps. Au fil des saisons qui s’enchaînent et se ressemblent parfois. Mais ça crée des souvenirs, des moments qui seront pour toujours gravés. Ces moments que tu raconteras encore et encore, toujours avec les mêmes, toujours autour d’une bière. Ces moments que t’as vécu avec le mec avec qui t’en parles. Ces moments qui, une fois que t’as quitté le terrain, te font revivre certaines émotions.

Oh je pourrais t’en parler des émotions. Que ce soit les générales qui explosent à la régulière. Les moments de joies, les finales perdues. Les moments où tu savais que t’avais qu’à jeter le ballon à tel endroit, et que ce mec avec qui tu es bras-dessus bras-dessous, il est là, et pas ailleurs, parce qu’à force tu te connais par cœur. Il y a aussi les souffrances partagées avec les fins de matchs engagés qui laissent des traces dans l’esprit et sur le corps. Des hématomes, des traces de crampons, des cocards ou des œufs sur le front après un ruck dans lequel ce con de pilier d’en face est rentré bien trop fort alors que t’étais pas prêt. La douleur dans tous les muscles de ton corps quand t’as tout donné pendant tout le temps que tu le pouvais. Ces émotions, tu aimes et tu aimeras toujours les partager.

Et puis un jour, plus ou moins subitement selon la façon dont ça se passe, tout ça s’arrête. Tu ranges les crampons pour la dernière fois. C’était la dernière. La der des der. Tu remettras plus les pieds sur un terrain, tu n’auras plus cette odeur de vestiaires et ces moments véritables que seuls ceux qui ont connu l’intimité d’avant-match ne peuvent connaître. Clap de fin, il faut passer à autre chose. Et on passe tous à autre chose différemment.

Certains fuient les terrains, d’autres y vont plus que jamais… Mais il faut bien en guérir de ce putain de virus. Il faut te faire une raison. Le combat est fini. Ce virus-là, tu peux le choper qu’une fois, avec une forme plus ou moins sévère.

Mais même quand tu fuis les terrains, comme je l’ai fait pendant plusieurs années, tu n’en guéris jamais de ce putain de virus. Tu l’as en toi et il ne partira jamais. Et à chaque fois que tu refouleras les pieds au bord d’un terrain, à chaque fois que tu iras voir une finale, à chaque fois que tu seras de l’autre côté de la barrière, toutes tes émotions que tu fais remonter à chaque fois que t’en parles, encore et encore, toujours avec les mêmes, et bien elles remonteront, mais en beaucoup plus fort. Et tu pourras revivre les moments que tu as vécus avant. Les larmes avant le coup d’envoi d’une finale, celles après une victoire ou une défaite, en écoutant l’entraîneur ou en voyant la foule de supporters. Tu les revivras intensément. Les boules en plus.

Parce qu’il ne faut pas rêver. Une fois que tu l’as chopé ce virus, tu n’en guéris jamais, même quand tu penses l’avoir fait…

Et parce que le rugby féminin est un très beau sport, autant laisser une féminine te chanter ce qu'est le rugby, chaque dimanche à 15h...

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